Mutations sociétales et transformations numériques
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“Non agir” en action (Wu Wei)

Pour Descartes (Méditations Métaphysiques), “la cause véritable de nos actions ne serait autre que notre volonté“. Pour Bergson (L’Evolution créatrice), l’agir se déploie sur le fondement de l’intention et du calcul, de la représentation des mécanismes de causalité dégagés de la nature, qui nous permettent d’en diriger le mouvement et de coordonner les moyens à la fin.

Pousser ou tirer ?

Le mot action vient du latin actio, actionis, de agere, lui même du grec agein, de racine indo-européenne ag, désigne le fait de mener, diriger, conduire les bêtes de sommes en les poussant en avant, ou de gouverner en poussant en avant. Agir, c’est pousser devant soi. Ainsi fait le pédagogue (de paîs l’enfant et ago), qui conduit en poussant.

On peut observer que ce mouvement s’oppose dans sa direction à ” ducere ” — que l’on retrouve à la racine d’éduquer : ex-ducere — et qui signifie “conduire en marchant devant “, c’est à dire tirer.

L’action pousse, l’éducation tire !

Trouver le sens de l’action…

Un homme est prisonnier dans une chambre, dont la porte n’est pourtant pas verrouillée, si celle-ci s’ouvre vers le dedans et qu’il ne lui vient pas à l’idée de tirer au lieu de pousser.

Wittgenstein

Le mental entraîné et tout entier tourné à exercer notre “pousser” ou notre “tirer”, à appuyer sur notre “pour” et à résister au “contre” d’en face, ou encore à peser les “comment” respectifs, rate parfois l’éléphant dans le couloir.

Plus globalement, action et réaction s’enchaînent et s’entremêlent. Elles se soutiennent l’une l’autre indépendamment de leur orientation, et se conjuguant, tendent alors à maintenir le système, le paradigme dans lequel elles s’exercent. Ce qui fige ou occulte toute possibilité de dépassement de ce système, dont elles masquent conjointement l’évidence. Enfermée dans une vision du monde, une circularité partagée, parfois, l’action tourne en rond.

…et la mettre en actes ?

Les mots acte et action ont leur racine commune mais là où l’action revêt la notion d’effet et d’agissement, l’acte en intègre la dimension intentionnelle et formelle.

L’acte a une double signification. Issu dans son premier sens du latin acta, pluriel de actum (une action) il est à la fois action de consignation par écrit (“acte officiel”) et pluralité d’actions. Dans son second sens, le même acta est un mot au singulier décrivant les plaisirs de la plage, issu du grec aktè, lui-même signifiant tout à la fois le fruit , le blé, la nourriture de la Déesse Déméter, mais aussi la côte escarpée en deçà de laquelle pousse le blé.

En les formalisant, l’acte englobe symboliquement, recouvre et “possède” tout à la fois, et les actions, et leurs fruits. Au risque de détacher l’action de son empreinte déposée dans le sol du monde et dans l’ordre naturel, nourricier, de la création.

Wu Wei : la voie du “non agir”

Lorsque vous décryptez cet ordre naturel par le filtre de votre conscience pour engager l’action, vous posez dessus un tamis mental, une grille réductrice qui en limite les possibles. C’est là que se fonde la notion de Wuwei : le non agir. Car pour la philosophie taoïste, ce n’est pas votre mental qui fournit à l’action ses matières premières, mais la dynamique vitale de la nature, l’univers, l’ordre cosmique. Il s’agit donc (notez la forme impersonnelle) de s’y aligner. Wei-wu-wei, c’est agir-non-agir.

C’est donc le retrait du mental, le non exercice de la volonté qui vont permettre de se dépouiller de ce que ces forces structurantes comportent d’implicites, de linéarité causale, de représentations, de préjugés limitants et de schémas intériorisés. Wu-wei c’est l’inanticipable.

Il ne s’agit pas non plus d’exercer un libre arbitre entre plusieurs choix car “le choix n’est pas création” (Cf. le “Tao que l’on peut nommer n’est pas le Tao“, premier billet de ce blog il y a 15 ans). Wu-wei n’est pas une sélection parmi les possibles, c’est l’abandon du choix, l’ouverture au “laisser-créer” de nouveaux possibles.

Wu-wei est avec le mouvement, sans force, sans effort, sans résistance. Créer, pour Wuwei, ce n’est pas déterminer et envelopper l’action, mais flotter sans mouvement, en conscience. C’est être la goutte d’eau, qui se laisse tant déborder par son jaillissement qu’échouer sur ses rives. Ainsi est l’action-non-action, libératrice de Vie, la voie de la soustraction, du retrait, la non présence qui cède la place au “mouvement créateur de la Vie”.


wuwei
Wu Wei

Dans le monde, lorsque tous les hommes ont su apprécier la beauté (morale), alors la laideur (du vice) a paru. Lorsque tous les hommes ont su apprécier le bien, alors le mal a paru. C’est pourquoi l’être et le non-être naissent l’un de l’autre.
Le difficile et le facile se produisent mutuellement.
Le long et le court se donnent mutuellement leur forme.
Le haut et le bas montrent mutuellement leur inégalité.
Les tons et la voix s’accordent mutuellement.
L’antériorité et la postériorité sont la conséquence l’une de l’autre.
De là vient que le saint homme fait son occupation du non-agir.
Il fait consister ses instructions dans le silence.
Alors tous les êtres se mettent en mouvement, et il ne leur refuse rien.
Il les produit et ne se les approprie pas.
Il les perfectionne et ne compte pas sur eux.
Ses mérites étant accomplis, il ne s’y attache pas.
Il ne s’attache pas à ses mérites ; c’est pourquoi ils ne le quittent point.

Lao Tseu (Tao Te King, Le Livre de la Voie et de la Vertu)


Ne jamais confondre mouvement et action.

Ernest Hemingway
Photo personnelle (marais et lagunes, Belin-Béliet, Gironde, France)

Sources

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2 commentaires sur ““Non agir” en action (Wu Wei)”

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